Cet
article du Professeur Jean Costentin, pharmacologue, neurobiologiste,
membre titulaire des Académies nationales de Médecine et de Pharmacie
est, en quelque sorte une réponse au débat actuel sur le cannabis. Le
Professeur Costentin suggère, que, dans le dessein de dépénaliser /
légaliser l’usage du cannabis, il est apparu judicieux à ses hérauts de
banaliser cette drogue, en la travestissant en médicament ; stratégie du
cheval de Troie, pour le faire entrer dans la cité par la grande porte.
Jean Costentin apporte ici des contradictions « à cette fumeuse
assertion ».
« S’il devait s’agir de faire fumer la plante elle-même (marijuana), 3 objections principales :
- Ce
serait un « médicament » non dosé, la cession des principes actifs à
l’organisme dépendrait de la façon de fumer le « pétard » ;
- ce
serait l’administration d’un mélange en proportions très variables de
principes actifs variés, aux effets éventuellement contradictoires ;
« végétal varie, bien fou qui s’y fie » ;
- enfin
ce serait utiliser un mode d’administration abandonné depuis longtemps
en raison de ses effets irritants, pour les voies respiratoires.
On
ne veut bien sûr pas imaginer l’association de la résine de cannabis
(le haschisch, le shit) au tabac et à ses 66.000 morts annuelles, la
toxicité propre et très importante du cannabis accroissant ces chiffres…
Exit donc la forme fumée du cannabis ! A moins qu’il ne s’agisse que
de son principe actif, le tétrahydrocannabinol = THC, dispensé par des
dispositifs du type de la cigarette électronique, la E cigarette.
Considérant donc que le « cannabis-médicament » correspondrait à l’administration du THC (le
principe psychotrope majeur de la résine de cannabis) analysons cette
hypothèse. Administré par vaporisations nasales, ou per os, ou par
inhalation (E-cigarette) il stimulerait simultanément tous les
récepteurs périphériques (CB2) et centraux (CB1)
des endocannabinoïdes, développant alors une multitude d’effets, eu
égard à l’abondance et au caractère ubiquiste de ces récepteurs. Les
récepteurs CB1, qui ressortissent de la superfamille des
récepteurs à sept hélices transmembranaires couplés à des protéines G
(RCPG, dont il existe plusieurs centaines de types différents), sont,
dans le cerveau, les plus nombreux de tous ces RCPG. Leur répartition y
est très diffuse (ubiquistes), mais non uniforme ; certaines structures
en sont plus richement dotés (cervelet, striatum, hippocampe). Leur
stimulation suscite de ce fait une large variété d’effets. De très
longue date, la thérapeutique a rompu avec les panacées et autre
thériaque. Un médicament doit cibler une action, si possible une seule,
ou en tous cas pas plus de quelques unes. Alors que l’analgésie modeste
provoquée par le THC, s’adjoint inopportunément : une ivresse, un
accroissement de l’appétit, une myorelaxation, une dépression de
l’immunité, des effets cardiovasculaires, etc.
- On
répugne à développer des médicaments incompatibles avec la conduite des
véhicules ou avec l’exercice d’un grand nombre de professions, même si,
hélas, la pharmacopée en admet quelques uns qui semblent actuellement
irremplaçables. Le cannabis seul est à l’origine de plus de 300 morts
chaque année sur les routes de France.
- Dans
notre pays où la dépendance alcoolique est si fréquente (avec près de 4
millions d’individus incapables de se passer de toute boisson
alcoolique au moins un jour par semaine), on s’applique à ne pas
recourir à des médicaments qui potentialisent ses effets. Or la
rencontre du THC avec l’éthanol est très détériorante. L’étude SAM
(stupéfiants et accidents mortels de la route) montre que cette
rencontre multiplie par 14 le risque d’un accident mortel de la route…
- On
est réticent vis-à-vis des médicaments qui se stockent au très long
cours dans l’organisme. La persistance dans l’organisme du THC, du fait
de son exceptionnelle lipophilie, est voisine de celle du médicament le
plus rémanent, l’amiodarone.
- On
s’interdit de mettre sur le marché des médicaments toxicomanogènes /
générateurs d’addictions, même si survivent quelques uns, jugés
actuellement encore irremplaçables (morphiniques, benzodiazépines…). Le
THC induit une dépendance psychique, doublée d’une dépendance physique
(dont l’expression est atténuée par son extrême lenteur d’élimination).
Il induit une appétence accrue pour d’autres drogues (tabac, alcool,
cocaïne, morphiniques).
- On
est très réservé vis-à-vis des médicaments inducteurs de dépression de
l’humeur, même si on doit tolérer un certain nombre d’entre eux, faute
d’alternatives (corticoïdes, interférons, …). Or le THC, au long cours,
induit des troubles dépressifs et anxieux.
- On
bannit les médicaments qui s’avèrent inducteurs, déclencheurs ou
susceptibles d’aggraver les troubles psychotiques ; ce qui constitue des
méfaits du THC.
2 préceptes majeurs bordent le concept de médicament : le primum non nocere d’une part, et d’autre part le « rapport bénéfice risque ». S’agissant du primum non nocere,
il est établi que le THC développe divers effets adverses qu’en
thérapeutique on juge insupportables. Quant au rapport bénéfices /
risques du THC, il est déplorable. En matière de bénéfices, s’il
développe manifestement de nombreux effets, fort disparates, chacun
d’eux est d’une intensité modeste. En outre on peut les obtenir avec
d’authentiques médicaments, qui les développent pour la plupart de
façon spécifique, avec une efficacité au moins égale et souvent très
supérieure à ceux du THC. En matière de risques, ils sont multiples,
fréquents et parfois graves.
On
n’exhibe plus sur les plateaux de la télévision un sidéen pour vanter
les bienfaits du cannabis ; il serait aberrant, à l’heure des
trithérapies, de tolérer une drogue immunodépressive dans une affection
caractérisée par une baisse des défenses immunitaires. La revendication
s’est déplacée sur la sclérose en plaques, en excipant d’une triple
activité : analgésique, myorelaxante, immunodépressive. Pour chacune de
ces maladies, on dispose de médicaments plus efficaces, qui ne mettent
pas le patient dans un état d’ébriété, ne perturbent pas sa mémoire de
travail, ne stimulent pas son appétit qui, du fait de son immobilité,
suscite une prise de poids, laquelle compliquera sa mobilisation; des
médicaments qui n’induisent pas de troubles dépressifs ni de
pharmacodépendance.
L’état
de Californie, abusé un temps par les vertus thérapeutiques prêtées au
cannabis, avait laissé s’ouvrir des centaines de dispensaires, dans
lesquels des « patients » pouvaient s’en procurer avec une ordonnance
médicale. Leur nombre devint vite considérable, car des médecins véreux,
parmi lesquels des toxicomanes, s’enrichissaient rapidement en
multi-copiant leurs ordonnances.
En conclusion, en connaissance de l’importance des travaux consacrés, au cannabis,
à ses divers constituants, au système des endocannabinoïdes, on a des
raisons d’espérer que ces investissements aboutiront à des avancées
thérapeutiques significatives. En inhibant par exemple les enzymes qui
inactivent les endocannabinoïdes, telle la FAAH (fatty acid amide
hydrolase) on renforcerait l’intensité des transmissions
endocannabinoïdergiques, seulement là où elles sont fonctionnellement
sollicitées, et non partout à la fois, intensément, durablement, comme
le fait le THC qui, loin de mimer l’action des endocannabinoîdes,
caricature leur action, à l’instar d’un éléphant dans un magasin de
porcelaine, rompant avec la subtilité des mécanismes adaptatifs
auxquels participent ces endocannabinoïdes ».
Auteur : Docteur
Jean Costentin- Professeur de Pharmacologie, directeur de l’Unité de
Neuro psycho pharmacologie CNRS (1984-2008), directeur de l’Unité de
Neurobiologie clinique, CHU de Rouen (1999-2010)
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